Dessine-moi un Bitcoin

Cela fait déjà quelques jours que le Kalendrier de l’Avent a débuté, et nous nous sommes rendu compte (ou, plutôt, on nous a fait nous rendre compte) que nous avions oublié une étape essentielle : expliquer ce qu’est Bitcoin, au juste, aux personnes qui ne le saurait pas encore. Car KryptoSphere a pour vocation de s’adresser aussi bien aux connaisseurs qu’aux néophytes, et de tenter de faire entrevoir à un maximum de personnes tout l’attrait qui se cache derrière cet étrange chose qu’est Bitcoin. Si le terme de Bitcoin vous semble encore vague, cet article est fait pour vous !

S’est posée ensuite la question de la forme. Quel ton adopter pour tenter, en un seul article, de faire comprendre ce qu’est Bitcoin dans les grandes lignes ? La question est ardue. Et l’exercice aussi, tant il faut se faire violence pour ne sélectionner que ce qui semble essentiel. Pour le ton, nous avons opté pour la narration d’une histoire, car la période de Noël est celles des contes que l’on raconte au coin du feu. Quant au contenu, nous avons tenté de mettre en évidence les principales caractéristiques de Bitcoin, tout en résumant, au travers d’analogies, le fonctionnement technique sous-jacent. Car nous sommes persuadés que pour comprendre les aspects principaux de Bitcoin (pair-à-pair, décentralisation, transparence, immuabilité, résistance aux acteurs qui essaieraient de tricher), il faut avoir une idée de leur fonctionnement. Mais chut, l’histoire commence …

Photo : REUTERS/Simon Dawson

Nous sommes le lundi 8 juillet 2019, à Londres. Il fait gris, climat londonien oblige, et les mines sont grises. C’est que la Deutsche Bank, l’une des plus grandes banques d’Europe, vient de licencier 18 000 employés. Un homme quitte justement le bâtiment qui héberge l’institution, un sac à la main, sur lequel s’étalent les lettres : BITCOIN. La foule est dense autour de lui, d’anciens employés quittant le bâtiment, un carton sous le bras. Mais l’homme au sac n’est pas un ancien employé, il est tailleur, et il était venu aujourd’hui prendre les mesures d’un client. Il marche, perdu dans ses pensées, lorsqu’il remarque un petit garçon blond, habillé d’un ample vêtement vert, et qui le dévisage ou, plutôt, qui dévisage son sac. Amusé, il s’approche de lui, et lui demande : “Alors petit, il te plaît mon sac ?”.

L’enfant hoche la tête. “Dis Monsieur, dit-il en pointant le sac du doigt, c’est quoi, Bitcoin ?”

“Bitcoin, répond le tailleur, c’est une forme d’argent, assez particulière, que l’on peut s’échanger de main en main sur internet. Un peu comme des billets et des pièces, mais que tu pourrais donner à quelqu’un qui habite à l’autre bout du monde, pour lui acheter quelque chose par exemple. Oui, c’est ça : Bitcoin, ce sont des espèces, mais sur internet.”

“Je ne comprends pas, fit l’enfant. Les pièces et les billets, je peux les toucher, les sentir. Quel rapport avec une monnaie sur internet ?”

“Eh bien déjà, tu vois, quand je te donne un billet, je te le donne à toi directement, sans devoir demander à ma banque de transférer l’argent de mon compte, vers ton compte, chez une autre banque. C’est sans intermédiaire. Et bien une transaction, dans Bitcoin, c’est pareil : les bitcoins que je t’envoie, ce sont les miens, j’en dispose comme je l’entends, et je te les envoie directement, de pair à pair.

Le petit garçon réfléchit un instant, puis il dit :

“Je ne comprends pas. L’argent que tu as sur ton compte, c’est le tien parce que c’est ton compte en banque. Et les pièces et les billets, ce sont les tiens parce qu’ils sont dans ta poche ou dans ta main. Mais tes bitcoins, qu’est-ce qui garantit que ce sont bien les tiens ?”

Le tailleur sourit. Ce gamin posait de sacré bonnes questions, pour son âge.

“Ce qui me garantit que cette argent est bien le mien, ce sont les mathématiques et la cryptographie. Vois-tu, je possède ce que l’on appelle une clé privée. C’est une sorte de très grand nombre, ou une très longue suite de caractères si tu préfères, que je suis le seul à connaître. Et cette clé me permet d’accéder aux bitcoins qui se trouvent sur certaines adresses, certains comptes si tu préfères, auxquels je suis le seul à pouvoir accéder. Ce sont mes bitcoins. C’est un peu comme si je possédais la seule et unique clé permettant d’ouvrir une infinité de boîtes aux lettres. Si je veux que quelqu’un m’envoie des bitcoins, je n’ai qu’à lui donner l’adresse de l’une des boîtes aux lettres que ma clé ouvre, et il pourra y déposer les bitcoins. Et si je veux en envoyer à quelqu’un, il me suffit de lui demander l’adresse de l’une de ses boîtes aux lettres à lui, dont il est le seul à avoir la clé. Je n’ai plus alors qu’à prendre les bitcoins que je veux envoyer dans mes boîtes aux lettres, et à les déposer dans la sienne.”

Un exemple de clé privée : 5Kb8kLf9zgWQnogidDA76MzPL6TsZZY36hWXMssSzNydYXYB9KF

“Mais alors, si tu perds cette clé que tu es le seul à connaître, les bitcoins dans tes boîtes aux lettres seront perdus pour toujours ?”

“Oui, c’est exact. C’est pourquoi je dois y faire très attention, et la protéger coûte que coûte. D’autant plus que si un voleur venait à s’en emparer, il pourrait me dérober tous mes bitcoins. Heureusement, il y a des outils pour garder ma clé privée en sécurité …”

Mais le petit garçon était déjà passé à une autre question.

“D’accord, d’accord. Mais les faux billets, ça existe. Et là, avec des billets sur internet, ça doit être encore plus facile à falsifier, non ?”

“On pourrait le croire, effectivement. Mais ce n’est pas le cas, grâce aux mathématiques, à la cryptographie, et à la tenue d’un grand registre distribué … Mais, tu vois ce que c’est, un registre ? Pas vraiment ? Eh bien, pour faire simple, un registre c’est une sorte de grand livre, où l’on peut noter toutes les transactions. Par exemple, les banques ont chacune leur registre, où elles peuvent noter les soldes de chacun de leurs client. Et bien ici, pour Bitcoin, c’est un peu pareil : il y a un registre où l’on note toutes (toutes !)  les transactions depuis le début de l’existence de Bitcoin. On peut ainsi savoir combien chacun possède, et donc personne ne peut créer de faux bitcoins : ils seraient immédiatement détectés, et considérés comme faux, puisqu’on ne pourrait les relier à aucune transaction passée.

Je t’ai aussi dit que le registre dans Bitcoin est distribué. Cela veut dire qu’il est présent sur plein d’ordinateurs, partout dans le monde. Et je ne veux pas dire par là que chaque ordinateur possède un morceau du registre. Non, chaque ordinateur possède tout le registre. De cette façon, si quelqu’un voulait détruire Bitcoin, il faudrait qu’il supprime le registre sur toutes les machines et empêche de nouvelles transactions d’avoir lieu … Et comme tout le monde peut télécharger ce registre, autant couper internet ! Et …

“Attend, Monsieur, attend, l’interrompit le petit garçon. Tu viens de dire que toutes ces personnes ont le même registre, chacune sur son ordinateur. Mais si j’ai bien compris, dans Bitcoin, il n’y a pas de banque qui met à jour le registre tous les jours avec les nouvelles transactions. Alors comment font-elles, toutes ces personnes aux quatre coins de la planète, pour se mettre d’accord sur le registre et son évolution jour après jour ?”

“Tu poses vraiment de bonnes questions, tu sais ? Eh bien en fait, toutes les 10 minutes environ, on ajoute une nouvelle page au registre. Oui, on ajoute exactement la même page sur toutes les copies du registre, partout dans le monde. Comment t’expliquer ça ? Je sais ! Bien, imagine-toi une course de chevaux. Tout le monde peut participer à cette course, à condition d’avoir un cheval. C’est la seule condition. Le prix pour le gagnant de la course, c’est le droit d’ajouter la nouvelle page au registre. Alors tous les concurrents récoltent vite plein de transactions, juste assez pour écrire une page entière. Ce sont des vraies transactions, en bitcoins, que de vraies personnes ont faites, et qui doivent être ajoutées au registre pour être rendues définitives.

Quand tous les concurrents ont rempli leur page, c’est le top départ : ils s’élancent tous vers la ligne d’arrivée sur le dos de leur cheval. La longueur de la piste est faite de telle sorte que cela prenne environ dix minutes pour le vainqueur à franchir la ligne d’arrivée. Il a alors gagné le droit d’ajouter sa page, celle où il a rassemblé les transactions d’autres personnes, au registre. Bien sûr, avant, les autres vérifient que les transactions qu’il a écrites sur sa page ne sortent pas de nulle part. Par exemple, si le vainqueur a écrit sur sa page une transaction où Alice envoie 1 bitcoin à Bob, tout le monde vérifie sur son registre qu’Alice a bien le bitcoin qu’elle veut envoyer à Bob. Si tout est en ordre, alors cette page est ajoutée au registre, et une nouvelle course débute. C’est ainsi que, toutes les 10 minutes environ, une nouvelle page est ajoutée sur toutes les copies du registre. Le registre reste donc identique, partout, tout le temps. Et celui qui ajoute la nouvelle page est récompensé pour son effort par 12,5 bitcoins tous nouveaux, créés ex-nihilo spécialement pour lui. C’est ce qui incite tous les compétiteurs à participer à la course, malgré que ça fatigue leur cheval et que ça leur coûte ensuite de l’argent en fourrage et en eau.”

Le petit garçon prit du temps pour réfléchir à tout ce que venait de lui dire le tailleur. Il comprenait bien maintenant comment de nouveaux bitcoins étaient créés toutes les 10 minutes pour récompenser celui qui ajoute une nouvelle page au registre, et comment ces bitcoins étaient ensuite traqués de transaction en transaction, depuis leur création, pour que l’on sache à tout instant qui les possède et du même coup éviter les faux. Mais il y avait quelque chose qui le chiffonnait, et il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus…

“Attends !” s’écria-t-il quand il eut trouvé. “Qu’est-ce qui empêcherait quelqu’un de malhonnête de, disons, acheter une chaise à quelqu’un contre des bitcoins, d’envoyer les bitcoins à l’autre personne, qui lui donnerait alors la chaise, puis d’envoyer les mêmes bitcoins à un complice, et de faire en sorte que ce soit bien la deuxième transaction qui soit ajoutée au registre, et pas la première ? En s’assurant de gagner la course par exemple…”

Le tailleur partit d’un rire franc.

“Tu as tout à fait raison ! Les mêmes bitcoins ne peuvent être dépensés qu’une seule fois ! Et donc, dans le cas que tu décris, une seule des deux transactions pourrait être ajoutée, et l’autre serait rejetée. Et la personne malhonnête – appelons la Alice – pourrait effectivement essayer de recevoir la chaise, tout en faisant en sorte que ce soit la transaction vers son complice qui figure sur la nouvelle page. Elle aurait ainsi la chaise et l’argent de la chaise. 

Mais parmi les autres concurrents de la course, il y en aurait qui aurait sur leur page la première transaction, celle vers le vendeur de la chaise. Et même si la personne malhonnête gagnait la course et remportait donc le droit d’ajouter sa page au registre, tous les coureurs ayant l’autre transaction sur leur page considèreraient la transaction de la personne malhonnête vers son complice comme illicite, et ne l’accepteraient donc pas. Tu te souviens ? Je t’avais dit qu’avant d’ajouter la nouvelle page proposée par le vainqueur à son registre, chacun vérifie que toutes les transactions qui y sont écrites sont valides. Là, ce n’est pas valide. On ne peut tout de même pas dépenser deux fois les mêmes bitcoins.

Il y aurait donc deux camps: d’un côté ceux qui ont inscrit sur leur page la transaction d’Alice vers le vendeur, et de l’autre ceux qui ont inscrit sur leur page la transaction d’Alice vers son complice. Dans chaque camp, le premier arrivé à la fin de la course serait choisi pour ajouter sa page. On aurait donc deux registres différents, en fonction de la nouvelle page ajoutée, là où, avant, on n’en avait qu’un seul. Si Alice veut réussir son coup, il lui faut réussir à convaincre tous ceux qui n’ont plus le même registre qu’elle d’adopter le sien. Et pour cela, elle va jouer sur une règle fondamentale, que tous les autres doivent respecter : s’il y a plusieurs registres différents en conflit, alors celui qui s’impose est le plus long des deux. Il ne reste donc plus à Alice qu’à gagner la prochaine course. Ainsi, son registre aura une nouvelle page avant celui de l’autre camp, et tout le monde n’aura pas d’autre choix que d’accepter le registre d’Alice, contenant la transaction vers son complice, comme étant la bonne version de l’histoire. Et tant pis pour le vendeur de la chaise !

Mais tu vois que pour que cela fonctionne, il faut qu’Alice s’assure de gagner la course. Pour maximiser ses chances, elle peut acheter de meilleurs chevaux et participer à la courses avec de nombreux complices. Mais il lui faudrait donc financer des achats de chevaux, d’eau et de fourrage très conséquents. Et au final, tout ce qu’elle aura réussi à faire, c’est dépenser deux fois des bitcoins qu’elle possédait déjà, alors qu’en jouant selon les règles du jeu, elle aurait reçu de nouveaux bitcoins, en récompense d’avoir gagné la course et d’avoir ajouté une nouvelle page au registre !

C’est une raison analogue qui explique qu’une fois qu’une transaction est inscrite dans le registre, elle est comme gravée dans le marbre et ne peut plus être changée. Parce que pour changer la transaction, il faudrait écrire un nouveau registre, avec de nouvelles pages, à partir de la page contenant la transaction que l’on veut changer, et doubler en terme de longueur le registre initial, qui continue pourtant, dans le même temps, de croître. Tenir un tel rythme devient impossible lorsque la transaction que l’on souhaite changer est à quelques pages de la dernière page du registre. Ainsi, pour s’assurer de recevoir son paiement, le vendeur n’a qu’à patienter quelques dizaines de minutes, une heure disons, avant d’envoyer la chaise. Il sera ainsi certain qu’Alice ne pourra plus reprendre les bitcoins qu’elle lui a envoyé pour les donner à son complice”

L’enfant hocha la tête. Un large sourire de malice éclairait son visage. Le tailleur lui sourit en retour.

“Et des bitcoins, fit l’enfant, il y en a beaucoup dans le monde ?”

“Aujourd’hui, il y a environ 18 millions de bitcoins en circulation. Mais le rythme de création de nouveaux bitcoins décroît au cours du temps. Tu te souviens comment les nouveaux bitcoins sont créés pour récompenser le gagnant de la course, toutes les 10 minutes ? Et bien cette récompense est divisée par deux tous les quatre ans, jusqu’à ce que le nombre total de bitcoins soit de 21 millions. Mais dis-toi bien que chaque bitcoin peut-être fractionné, jusqu’à un centième de millionième de bitcoin (0,00000001 bitcoin), un peu comme un euro peut-être fractionné jusqu’à un centième d’euro.

Lorsque le nombre de 21 millions de bitcoin sera atteint, il n’y en aura plus de nouveaux. Ce n’est pas comme le nombre d’euros, où il n’y a pas de limite haute, et où de nouveaux sont imprimés chaque année. Tu comprends ?”

Le petit garçon hocha la tête. Il observait le flot d’ex-employés quittant la tour de la Deutsche Bank.

“Je comprends, dit-il. La fin d’une chose marque le commencement d’une nouvelle.”

FIN

En résumé :

  • Bitcoin est une monnaie s’échangeant en pair à pair
  • la sécurité et la propriété sur Bitcoin sont assurées par la cryptographie
  • le registre où sont inscrites les transactions Bitcoin est décentralisé sur de nombreux ordinateurs de part le monde, et tout le monde peut l’avoir
  • les nouvelles pages du registres sont choisies selon une méthode de consensus permettant d’assurer que le registre reste le même partout, tout en limitant la possibilité des gens malhonnête de tricher
  • une fois qu’une transaction est écrite dans le registre, au bout de quelques pages après elle (donc au bout de quelques dizaines de minutes), elle peut être considérée comme irréversible
  • il y aura en tout 21 millions de bitcoins, et chaque bitcoin peut être décomposé en pièces de 0,00000001 bitcoin, que l’on appelle satoshis

Pour celles et ceux que le format de conte aurait pu dérouter, n’hésitez pas à nous contacter, sur les réseaux sociaux ou par mail, si vous avez des questions. Nous nous ferons une joie de vous répondre !
Il existe par ailleurs pléthore de ressources en ligne et en français. S’il ne fallait en citer qu’un, le site https://viresinnumeris.fr/comprendre-bitcoin/ constitue une remarquable porte d’entrée.

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